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Le Samadhi du miroir précieux

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Juin 2011,
ISBN: 2-9520115-6-7,
220 pages,
20 €

Un moine zen d’aujourd’hui, disciple de Taisen Deshimaru, commente l’un des grands « textes sacrés » du zen.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Avant-propos de l’Hokyozanmai – Tozan Ryokai

L’Hokyozanmai (Samadhi du miroir précieux) de Tozan Ryokai (807-869), est, dans l’ordre chronologique, le dernier des quatre grands textes fondateurs du chan, après le Shinjinmei (Poème de la foi en l’esprit) de Sosan (mort en 606), le Shodoka (Chant de l’illumination silencieuse) de Yoka Daishi (665-713) et le Sandokai (Fusion de la différence et de l’identité) de Sekito Kisen (700-790).
La riche polyphonie de ce corpus s’orchestre autour d’un thème central — la non-dualité, pour peu qu’on revienne à la source de l’esprit, au-delà de toutes les dichotomies générées par la pensée discursive —, à partir duquel chacun des auteurs développe ses propres harmoniques. L’Hokyozanmai pousse cette forme de pensée intuitive jusqu’à ses ultimes confins, grâce à des métaphores poétiques fulgurantes, et scelle ainsi un enseignement dont les résonances ont traversé les siècles et les continents sans qu’il ne perde rien de sa vigueur et de sa subtilité originelles.
Cet enseignement, celui du chan, est né en Chine de la fusion entre le taoïsme et l’école du bouddhisme mahayana apparue en Inde et apportée en Chine au VIe siècle par Bodhidharma. Il a indéniablement gardé la trace de son origine et nourrit une affinité particulière avec les enseignements de Vimalakirti et Nagarjuna, mais l’apport chinois (taoïste) a élagué certains aspects un peu «fleuris» du bouddhisme ancien venu de l’Inde — goût pour la controverse métaphysique, panthéon de divinités, propension à la religiosité et recours à un style quelque peu emphatique… — pour n’en garder que l’essentiel et donner ainsi naissance à quelque chose de plus dépouillé, un pragmatisme radical pourrait-on dire, dans la mesure où, en posant l’«expérience intime de la réalité» comme seul et unique impératif, il disqualifie toutes les préoccupations d’ordre mystique, ésotérique, doctrinal ou rituel.
C’est ce courant du bouddhisme mahayana fortement empreint de taoïsme que Dogen a ramené de Chine au Japon au XIIIe siècle et qui s’est développé dans l’Archipel sous le nom de zen, en s’imprégnant au passage d’une teinte plus rigoureuse et formaliste, mais sans rien perdre de ce qui constitue sa «moelle». Il est maintenant passé en Occident, où il connaît une certaine vogue, malheureusement fondée trop souvent sur des malentendus.
Les textes anciens offrent un excellent outil pour lever ces équivoques en revenant à la source. Il se trouve toutefois qu’ils sont difficiles à aborder, en raison des nombreuses références qu’ils font à un bagage culturel étranger au néophyte, en raison aussi des problèmes de traduction. Outre les difficultés inhérentes au passage du chinois ou du japonais aux langues européennes, les textes anciens offrent une résistance particulière, liée à leur archaïsme même, et les traductions disponibles ne font souvent qu’aggraver cette opacité. 
Deux voies d’accès s’offrent à qui veut surmonter ces obstacles. La première est extérieure, c’est l’érudition et l’étude académique. La seconde est intérieure, c’est l’expérience intime de la pratique transmise. L’une s’attaque aux branches, l’autre à la racine. Ces deux approches ne sont en aucun cas incompatibles, mais en ce qui me concerne, n’étant ni historien des religions, ni sinologue, ni japonologue, je me rattache exclusivement à la première, et la seule autorité que je puisse revendiquer pour me permettre de publier un livre de commentaires sur l’Hokyzanmai est celle de l’expérience intime, acquise au fil du temps à travers la pratique et l’enseignement du zen, d’abord sous l’aile de Taisen Deshimaru puis à mon propre compte.
Restait la question du choix de la traduction à partir de laquelle formuler mes commentaires. J’ai privilégié ici celle que nous a laissée Taisen Deshimaru, mais je l’ai modifiée ici et là en empruntant aux versions existantes en langue anglaise. Il m’a semblé en effet que, si la traduction de Maître Deshimaru est en règle générale très éclairée (de l’éclairage intérieur dont je parlais plus haut), elle souffre parfois de maladresses et de lourdeurs dues au fait que son auteur maîtrisait mal l’anglais et ne savait pratiquement rien de notre langue. 
Mais je me suis heurté à un obstacle plus difficile à surmonter, et je demande au lecteur d’en prendre acte. Avant d’être couchés par écrits, les enseignements qui constituent le corps de ce livre ont été donnés oralement, pris en notes, fidèlement retranscrits et imprimés sous formes de petites brochures. Le caractère oral de la transmission est une marque du zen. La lignée de Deshimaru a en outre ceci de spécifique que l’enseignement, appelé kusen, y est donné, non pas sous forme d’exposés ex cathedra (teisho), mais dans l’intimité du dojo pendant les séances de méditation. Cette méthode a le précieux avantage de permettre une transmission «de coeur à coeur» (i shin den shin), c’est-à-dire directement de l’esprit de l’enseignant en méditation à celui des pratiquants eux aussi en méditation, et donc plongés dans un état de réceptivité profonde, «au-delà de la lettre et des mots». Elle a par contre l’inconvénient de mal se prêter à la forme écrite, qui n’a pas les mêmes registres, ne rend pas compte des silences et s’accommode difficilement des répétitions*. Pour rassembler les brochures originelles en un livre**, j’ai donc été contraint de procéder à un travail d’émondage et de réécriture (d’autant que mes commentaires de certains passages de l’Hokyozanmai n’avaient pas été pris en notes), naviguant en permanence entre deux écueils: d’un côté le danger, en collant de trop près au caractère oral, incantatoire, répétitif, de produire un écrit parfaitement indigeste, car le cerveau du lecteur ne fonctionne pas sur le même mode que celui d’une personne assise en méditation; de l’autre côté le risque, en cherchant à «resserrer les boulons», de produire un texte trop construit qui, de ce fait, trahirait l’esprit du poème de Tozan.
Toujours est-il que le seul propos de ce livre est de convaincre le lecteur que les enseignements anciens nous sont parvenus inaltérés, que les grands maîtres du XXe siècle, tels Kodo Sawaki et Taisen Deshimaru, pour ne citer qu’eux, transmettent le même message que les fondateurs et que ce message, de portée universelle, est plus pertinent que jamais dans l’Occident d’aujourd’hui.

Luc Boussard, mai 2011

* Outre le kusen, les séances de zazen sont parfois l’occasion de mondo (questions-réponses). Malgré le caractère intrinsèquement oral de ces échanges, nous en avons gardé quelques extraits, mis en retrait dans le corps du texte.

** Le découpage du livre est conforme à celui des brochures et les titres des sept chapitres reprennent ceux des sept brochures.