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Le lieu de la joie pure

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Quatrième trimestre 2001,
ISBN: 2-9515395-3-3,
138 pages,
16,80 €.

Reikai Vendetti est mort le 2 août 2001, à Toulouse, laissant un grand vide dans le coeur de ses disciples, amis et frères dans la pratique. Deux versants éditeurs est heureux et fier de lui rendre hommage en publiant Le lieu de la joie pure, un commentaire de deux poèmes de Maître Wanshi. Voici, pour présenter cet ouvrage, des extraits de la préface écrite par Luc Boussard.

C’est en novembre 2000, en Corse, où venait de s’achever la traditionnelle sesshin annuelle qu’il avait instaurée trois ans auparavant, que Jean-Claude Gaumer m’a remis le manuscrit de ce livre, en me disant : « Tiens, regarde si tu peux en faire quelque chose. » Une première lecture m’a convaincu de la nécessité de publier ce texte, qui arrivait d’ailleurs à point nommé puisque je nourrissais le projet d’éditer des livres tirés des enseignements donnés par les pionniers du zen européen. J’aurais aimé sortir celui-ci du vivant de son auteur, pour la fierté et la joie qu’il en aurait tirées. Le sort en a voulu autrement : la maladie a emporté Jean-Claude le 3 août 2001.

[…] Dans les heures qui ont précédé sa mort, Jean-Claude s’est dressé à deux reprises sur le lit où il gisait à l’agonie, pour dire d’une voix forte : « Face au vent, face à la mer. » Au-delà de la connotation romantique un peu facile qu’on pourrait attacher à ces derniers mots d’un artiste-marin-pêcheur épris de liberté et de vastes horizons, cette phrase résonne à mon oreille comme la vérité profonde du message que Jean-Claude incarnait par sa personne et par sa vie de moine zen.

« Face au vent », comme la girouette, toujours en phase avec le vent, d’où qu’il souffle, ou comme un combat de sabre où, de quelque côté et de quelque façon qu’on attaque, on se retrouve toujours face à la pointe de l’arme de son adversaire. Face au vent, « comme la rencontre de deux flèches en plein vol », pour citer le Sandokai. Face au vent, autrement dit face à l’instant présent au gré de ses incessantes fluctuations, face au vent d’ici et maintenant, et non à celui d’hier ou de demain, sous peine d’être balayé. Cette notion de souplesse, d’adaptabilité, d’acceptation de tout ce qui advient, au-delà des attachements ou des idées personnelles, était au cœur de la pratique et de la façon d’être de Jean-Claude. Elle est d’ailleurs tout à fait caractéristique de l’enseignement des maîtres zen. « Être en harmonie avec l’ordre cosmique », disait Taisen Deshimaru. « Ne pas stagner, suivre les transformations sans perdre l’essence », dit Reikai Vendetti, après avoir parlé du « moine zen – un sui, nuage et eau -, qui s’adapte aux transformations, sans changer, sans oublier la pratique du Bouddha » et de la joie qui « ne fait pas obstacle à l’impermanence et s’adapte exactement aux diverses transformations ».

« Face à la mer ». Les disciples de Jean-Claude connaissent bien son attention aux détails, sa vigilance. D’ailleurs, Jean-Claude était marin, et on sait que la mer ne pardonne pas la négligence et le laisser-aller. Mais cette précision de l’observation allait de pair avec un esprit vaste, un esprit qui, pour utiliser une autre image empruntée à la voie du sabre, coupe jusqu’à l’horizon. En témoigne le dernier paragraphe du commentaire du Chant du lieu de la joie pure: « Finalement, je me suis rendu compte que le plus important, c’est d’avoir un cœur immense, que la sagesse sans la compassion est un os sans muscle. Notre vie doit s’orienter vers cette immensité. »

Ce double aspect du vent et de la mer – présence et adptabilité d’un côté, vigilance et esprit vaste de l’autre – reflète bien l’image que j’ai gardé de Jean-Claude, homme et moine zen libre et insaisissable, qui déployait autant de conviction dans la quête spirituelle que dans la fréquentation des phénomènes, passant librement de l’un à l’autre, sans jamais demeurer ni sur l’éveil ni sur l’illusion, dans un va-et-vient ininterrompu qui est sans doute l’essence même de la pratique de la Voie. « Tirer les phénomènes vers la pratique », disait-il, et « retourner dans le monde social pour donner cette pratique aux autres ». Vers la fin de sa vie, le sentiment d’urgence le poussait à se montrer de plus en plus exigeant envers lui-même et envers ses disciples, mais sans jamais rejeter le monde et l’amour de la vie. Jusqu’au bout il est resté un homme aux bras et au cœur grand ouverts. […]